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De la mort intemporelle

  • Marceau Baptiste
  • 15 déc. 2022
  • 5 min de lecture

par Marceau Baptiste

Nouveau volet de la collaboration entre le Musée des Beaux-Arts et le Musée d’art contemporain de Lyon, « À la mort, à la vie ! Vanités d’hier et d’aujourd’hui » perce les mystères de plus de cinq cents ans de représentation d’une mort inexorable.

« [...] Ô vers ! noirs compagnons sans oreille et sans yeux, Voyez venir à vous un mort libre et joyeux ; Philosophes viveurs, fils de la pourriture, À travers ma ruine allez donc sans remords, Et dites moi s’il est encor quelque torture, Pour ce vieux corps sans âme et mort parmi les morts ! » Charles Baudelaire, Le Mort Joyeux in Les Fleurs du mal, 1857


Accueillir la mort avec sourire, sans peine, ni remords, voilà comment en 1861 dans son poème Le Mort Joyeux, Charles Baudelaire offre une vision définitive de la mort , tel un exutoire en total opposition à la promesse salutaire des religions monothéistes. Une perception du trépas qui a été, est et sera en perpétuelle évolution. Une évolution dont depuis au moins le Moyen-âge témoignent les arts et plus particulièrement les vanités, un genre pictural qui s’est développé au XVIIe siècle en référence à l’Ecclésiaste dans la Bible hébraïque : « vanité des vanités, tout est vanité » (Ecclésiaste 1,2) qui évoque le caractère illusoire de la vie.


À travers cents soixante œuvres polymorphes et polysémiques, anciennes et contemporaines, sélectionnées par Ludmila Virassamynaïken, conservatrice en charge des Peintures et sculptures anciennes, que s’organise « À la mort, à la vie ! Vanités d’hier et d’aujourd’hui », nouvelle exposition présentée au musée des Beaux-Arts de Lyon en collaboration avec le macLyon du 27 novembre 2021 au 7 mai 2022. Une exposition qui lève le voile sur la mort alors que le monde essuie plus de dix-huit mois de pandémie.


Sans préambule, le visiteur est plongé dans le tourbillon de la mort, pris dans une danse macabre rythmée d’une série d’œuvres plurielles. D’un côté par une tempera sur papier de la série Sur-Atom de l’artiste islandais Erró et de l’autre par des sculptures ritualistiques du Peuple Tiv au Nigeria ; qui comme une procession mènent les égarés de début de parcours au titre de l’exposition, marouflée sur une cimaise grise non sans rappeler ce vers du livre XI de l’Enéide de Virgile traduit en vers par Jacques Delille en 1804 inscrit sur le linteau des catacombes de Paris : « Arrête ! C’est ici l’empire de la mort » .


Mais loin de terrifier, l’exposition se veut ludique, les espaces sont divisés en grandes thématiques afin de saisir au mieux cette évolution. Ainsi cette première salle s’attarde justement sur la prolifération des danses macabres et des triomphes de la mort dès la fin du Moyen-âge jusqu’à la fin du XVIe siècle. Une période marquée par des épisodes d’épidémies, de guerre et de famines où la mort ne fait plus qu’un dans le quotidien à l’image d’une gravure au burin de Georg Pencz datant de 1539 où la mort est présen tée comme triomphante sur le monde terrestre à l’aide de sa faux et de son char. Une technique privilégiée qui s’explique par le net développement à la fin du XVe siècle de la gravure en taille d’épargne et en taille-douce, un moment où l’œuvre multiple acquiert rapidement le statut de véritable œuvre d’art à l’instar des gravures d’Albrecht Dürer pour son Apocalypse selon Jean éditée pour la première fois entre 1496 et 1498.


Cette pérégrination dans le monde des morts, conduit alors le visiteur à se questionner sur sa propre vie et particulièrement sur son âge, une thématique à laquelle s’intéresse les deux salles suivantes. Il est alors question de la vieillesse mais surtout de la jeunesse, l’âge dit la beauté et de la fugacité qui côtoie de près la mort, une relation ancestrale qui prend la forme du couple oxymore Eros et Thanatos, l’un des aspects de la divinité de l’amour et la personnification de la mort. C’est pourquoi, dans de nombreuses images jusqu’au XIXe siècle, jeunes hommes et jeunes femmes, à la beauté resplendis sante sont rattrapés par la mort elle-même. Un message moral qui trouve une résonnance particulière dans l’Europe du nord protestante du XVIIe siècle avec cette figure irradiante qu’est Rembrandt Harmensz Van Rijn puisque l’exposition à la chance de présenter une eau-forte de 1639 intitulée La Mort apparaissant à un jeune couple.


Pourtant, à partir du XVIIe siècle, une partie de l’Europe se détache de cette représentation frontale de la mort et laisse place à des natures mortes qui évoquent le caractère éphémère de l’existence. Ces vanités font preuves d’un agencement savant de formes et de symboles où trône en son centre un crâne humain. Chacun de ces objets reflètent une caractéristique de cette vie transitoire jusqu’au salut de l’âme. Mais bien plus que le propos moral derrière chaque élément, pour les artistes il s’agissait surtout d’une exercice de style où ils pouvaient dévoiler leur talent dans ce condensé de textures et d’effets sur des plus grands formats. À l’image de l’un des chefs d’œuvres du Musée des Beaux de Lyon, le dernièrement restauré Vanité de Simon Renard de Saint André datée de 1650. Le peintre avec une conscience naturaliste et virtuosité cherche à représenter le moindre détail de la mèche enflammée, à la coupe en verre brisée, aux reflets dans les bulles de savons jusqu’aux partitions froissées.


Quant aux sections suivantes, elles permettent de découvrir la perpétuation de cette tradition mais surtout les digressions opérés jusqu’au XXIe siècle que ce soit de manière formel ou en terme sémantique avec en préambule cette vanité d’après Philippe de Champaigne de Pierre Buraglio qui ne semble n’être qu’un simulacre de l’œuvre original Champaigne et ainsi questionne la pertinence de la vanité à une ère de l’instantanéité du monde, déjà en l’an 2000. En passant par le développement de nouvelles typologies de vanités qui se développent à partir de la contre-réforme avec la diffusion d’images de Saint-Jérôme pénitent et de la repentance de Sainte-Madeleine. Alors qu’en Europe du Nord, la fugacité des plaisirs de la vie sont dénoncés à travers des scènes de genre, de cabarets enfumés par le tabac. Jusqu’à l’intervention de la nature elle-même, avec ces fameuses natures mortes qui tirent leur nom du flamand still-leven où sont représentées des tables garnies de fleurs, de fruits, de nourriture et de vaisselles comme figés dans le temps et qui feront la réputation des artistes dits du Siècle d’Or hollandais. Greffé à cette avant-dernière section se dévoile Tiny Deaths, une étonnante installation vidéo de l’artiste américain Bill Viola qui questionne l’advenir du corps au-delà de la mort encapsulé dans des fichiers numériques.


C’est pourquoi cette parenthèse cadavérique se clôture justement vers la question du corps mais celui de l’animal. Encore une manière détournée d’aborder l’une des premières fragilités de l’humain : celle de sa chair. Un passage obligé pour certains artistes depuis Rembrandt et son fameux Bœuf Ecorché repris par Chaïm Soutine quelques siècles plus tard et quelques décennies après, par Francis Bacon dans Carcasse de viande et oiseau de proie présentée sarcastiquement lors de cette exposition face à une sculpture d’Etienne-Martin intitulée Ecce Homo, reprenant la formule de Ponce Pilate afin de présenter le Christ couronné d’épines à la foule avant sa crucifixion. Plus que la condition humaine, ces artistes questionnent celle de l’animal comme être conscient, tous comme nous.


Si cette dernière salle démontre une fois de plus la richesse des œuvres mais égale ment la pertinence du discours mise en œuvre et adapté à la situation sanitaire actuelle en évoquant le caractère intemporel de la mort, angoisse de chaque être ici-bas. « À la mort, à la vie ! Vanités d’hier et d’aujourd’hui » fait état d’une synergie gratifiante entre les œuvres anciennes et contemporaines qui constituent les collections du Musée des Beaux-Arts et du Musée d’Art contemporain.


À la mort, à la vie ! Vanités d'hier et d'aujourd'hui

du 27 novembre 2021 au 7 mai 2022


Musée des Beaux-Arts de Lyon

20 place des Terreaux, 69001 Lyon






 
 
 

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