Léopold Poyet ou le corps de l'esprit
- Marceau Baptiste
- 29 oct. 2022
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 11 janv.
par Marceau Baptiste
Ex « Le corps et l’esprit sont une seule et même chose, mais exprimée de deux manières »[1], en faisant corps et esprit une seule et même entité philosophique dans son Ethique de 1677, Baruch Spinoza ouvrit la voie à l’exploration de l’esprit à travers le corps. Une étude viscérale dans laquelle s’aventure Léopold Poyet, artiste diplômé aux Beaux-Arts de Paris au travers de « Corps Abyssal »[2], une exposition consacrée à la galerie La Taille de mon Âme en plein cœur de Croix-Rousse en 2021. Présentant séries de dessins et de gravures en taille-douce tirées dans les prestigieux ateliers parisiens Moret, Léopold Poyet interroge la nature humaine de sa physicalité jusqu’à sa psyché.

Que ce soit de manière détournée avec la mobilisation d’un bestiaire marin avec une série intitulée Carapace dépeignant homard disséqué et crevettes en tout genre, l’artiste offre une allégorie de la nature humaine, de ses défenses psychiques faisant office de carapace. Alors qu’une seconde consacrée aux pieuvres, à leur corps liquide, convoque l’élévation de l’esprit au-delà de la matérialité de la chair. Des images qui rappellent sans nul doute un célèbre dessin au lavis de Victor Hugo de 1866 intitulé La Pieuvre pour son roman les Travailleurs de la mer [3].
De gauche à droite : Léopold Poyet, Sans titre, gravure en taille directe et morsure directe sur cuivre, 2020, 76 x 56 cm, 10 exemplaires numérotés et signés / Victor Hugo, La Pieuvre, Plume, pinceau, encre brune et lavis sur papier crème, 1866, 35,7 x 25,9 cm, Paris, BnF
Mais quoi de mieux pour aborder la condition humaine que de s’intéresser au corps, de manière viscérale et sans détour. Ainsi Léopold Poyet, avec une précision chirurgicale pénètre la chair, les muscles et les os pour atteindre ce qu’on nomme aujourd’hui « le sanctuaire de la raison ».

Que ce soit avec cette coupe axiale de l’encéphale ou avec un portrait saisissant d’un soldat de la Grande Guerre. Une Gueule-Cassée avec son visage mutilé qui est aussi bien le reflet de la souffrance de la chair que celle de son esprit émietté par les combats.
On retrouve dans l’Œuvre de Léopold Poyet un sens du détail qui procure une rare brutalité et étrangeté à son image, « une horreur délicieuse » comme l’a nommé le philosophe irlandais Edmund Burke dans Recherche philosophique sur l'origine de nos idées du sublime et du beau[4] publié en 1757. Un ouvrage qui servira de base théorique au romantisme noir, un courant de pensée né à la fin du XVIIIe siècle en littérature puis dans les arts plastiques, qui exploite un imaginaire commun de l’étrange et du bizarre issue des contes, la mythologie ou des superstitions dont Francisco De Goya fut l’une des figures tutélaires comme la démontré l’historien de l’art italien Mario Praz dans les années 1930 dans son ouvrage phare La Chair, la Mort et le Diable dans la littérature du XIXe siècle, le romantisme noir[5]. Un artiste que l’on retrouve comme référence pour l'artiste qui affichait fièrement Saturne dévorant un de ses fils du peintre espagnol au-dessus du bureau de la galerie. Une filiation à cette œuvre et au romantisme noir d’autant plus frappante qu’une des gravures, du nom de Saturnin dépeint avec une angoisse métaphysique d'un vieil homme regardant avec appétit et anxiété le morceau de viande qui se trouve dans son assiette.
De gauche à droite : Francisco De Goya, Saturne dévorant un de ses fils, huile murale marouflé sur toile, 1819-1823, 146 x 83 cm, Madrid, Musée du Prado / Léopold Poyet, Saturnin, pointe sèche sur rhénalon, 2020, 65 x 50 cm, 5 exemplaires numérotés et signés.
Ainsi, que cette parenté soit consciente ou non, à travers « Corps Abyssal », Léopold Poyet marque une résurgence de cet « Ange du Bizarre »[6] et affirme le virage opéré secrètement afin de replacer la technicité au cœur de l’art. Une vision qui semble aujourd’hui gagner du terrain dans le champ de l’art contemporain et qui sera à suivre de près dans les années futures.
[1] Baruch Spinoza, Éthique [Ethica Ordine Geometrico Demonstrata], Livre II, proposition 7, Amsterdam, Jan Rieuwertsz, 1677, 384p.
[2] Site internet de la galerie La Taille de Mon Âme
[3] Victor Hugo, Les Travailleurs de la mer, Paris, Edition Albert Lacroix & Cie, 1866, 674p.
[4] Edmund Burke, Recherche philosophique sur l'origine de nos idées du sublime et du beau [A Philosophical
Enquiry into the Origin of Our Ideas of the Sublime and Beautiful], Londres, 1757, 309p.
[5] Praz Mario, La Chair, la Mort et le Diable dans la littérature du XIXe siècle, le romantisme noir, Paris, Editions Gallimard, 1998, 492p.
[6] Fabre Côme et Krämer Felix (dir.), L’Ange du Bizarre, Le romantisme noir de Goya à Max Ernst, cat. exp., musée d’Orsay, Ostfildern, éditions Hatje Cantz Verlag, 2013, 303p.position Corps Abyssal, URL : https://latailledemoname.myportfolio.com/copie-de-exposition-a-veni



Commentaires