Francis Bacon : A New Taste of Violence
- Marceau Baptiste
- 7 oct. 2024
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 11 janv.
par Marceau Baptiste
« Le sublime est dans la brutale présence des choses. Il est en dehors de nous. » Lautréamont, Les Chants de Maldoror
« Ce que nous savons des objets n’est pas ce qu'ils sont en eux-mêmes, mais ce qu’ils deviennent à travers les dispositifs qui les encadrent. » disait Michel Foucault dans Les Mots et les choses. Mais qu'en est-il de la violence, encore plus capturée dans la peinture ? Quelle forme adopte-t-elle, quel rôle y joue-t-elle, et sous quel visage se manifeste-t-elle ?

Au sommet de sa gloire, après une rétrospective au Grand Palais huit ans plus tôt, Francis Bacon, présente Carcasse et oiseau de proie. Sur une grande toile de près de deux mètres sur un mètre et demi, Bacon dévoile le corps découpé de ce qui semble être un bœuf, transpercé par un aigle. Ce motif du bœuf écorché, emblématique de Rembrandt et de Soutine, traverse six siècles d’histoire de l’art. Pourtant, avec cette œuvre au fond dépouillé, aux couleurs vives et pâteuses, Bacon prépare sa dernière riposte.
À première vue, cette toile pourrait sembler simple, presque classique : un bœuf écorché, un memento mori qui rappelle notre condition mortelle. Mais les objets non identifiés et l’insistance de Bacon à déstabiliser le réel nous poussent à y voir autre chose.
Bacon excelle dans l’art de la mascarade, de la prédation dissimulée sous des apparences trompeuses. Grand ami de Michel Leiris, Bacon était profondément attaché aux principes de la théâtralité. La scène qu’il nous présente ici, avec son espace à peine esquissé dans un fond noir, nous attire par les seuls éléments structurels : les cages de verre. Ces boîtes, entourant les deux « personnages » de la peinture, peuvent être vues comme des "hitbox". Ces zones de collision invisibles utilisées dans le jeu vidéo pour permettre l’attaque physique du joueur sur un élément. Pour Bacon, les cages sont des représentations d’une violence circonscrite, une mascarade du réel où la violence est à la fois exposée et contenue, observée, presque ritualisée.

Ces "hitbox" suggèrent également le caractère inéluctable et ciblé de la violence dans l'œuvre de Bacon. Chaque élément – le cercle jaune sur la carcasse, le rectangle rouge à l'arrière-plan – devient un signe de destruction imminente, une zone où la violence se concentre et se libère. Ici, la violence n’est pas seulement une action, mais une structure, une réalité insidieuse qui encercle et consume.

Cette réalité encapsulée, qui banalise la mort et la cruauté, résonne avec les réflexions de Susan Sontag dans Images of the Disaster. Sontag souligne que la répétition des images de souffrance et de destruction peut mener à une banalisation de la catastrophe, rendant la violence omniprésente et anodine. À travers sa peinture, Bacon capte l’essence de la catastrophe et montre comment la société moderne perçoit les images de violence et de mort. Il y souligne cette banalisation par deux éléments : d’une part l’aigle, évocation du mythe prométhéen voué au supplice éternel de l’Aigle Caucase. De l’autre, le chiffon blanc au pied de la scène comme abandonné. Il évoque la manière dont la violence et la mort sont intégrées dans le quotidien, documentées, et finalement acceptées comme une part normale de l’existence. Ce détail, qui pourrait sembler anodin, rappelle comment les médias transforment la violence en un spectacle quotidien, une image parmi tant d’autres, réduite à une simple information à consommer.
Cette violence, représentée et consommée au quotidien, Bacon ne la répugne pas. Il ne s'en détourne pas avec horreur ou jugement. Il la constate, la dissèque, s’en fait le témoin lucide. S’il y a un combat dans son œuvre, c’est celui contre le réel, non contre la représentation elle-même. À l’instar de l’historien ou du chercheur, le peintre pose son regard sur cette violence, non pour la glorifier ou la condamner, mais pour en saisir l’essence, pour la rendre visible, palpable.
La violence ordinaire n'est pas l’apanage des arts, ni celui de la peinture, mais réside dans la nature humaine, dans ses actions quotidiennes et ses structures sociales. La toile de Bacon, tout comme les travaux de ceux qui interrogent la condition humaine, ne crée pas la brutalité : elle la révèle. Ce que Bacon expose, c’est notre propre rapport à cette violence, l'insensibilité que la modernité a parfois engendrée en nous, où les images de souffrance et de mort se fondent dans un flux constant, se confondent avec le banal.
Il est donc crucial de rester vigilant, de ne pas confondre faits et représentations. Les œuvres d’art ne sont pas complices de la violence qu’elles dépeignent. Au contraire, elles nous obligent à réfléchir aux réalités profondes qu’elles révèlent. Ignorer, censurer ou détourner le regard ne fera pas disparaître la violence dans le monde. Cela ne ferait que renforcer son emprise, la rendant invisible mais omniprésente, sourde mais plus insidieuse. Le tabou ne peut être une solution, car en fuyant ces images, nous risquons de nourrir un mal plus profond. L’aveuglement volontaire, en fin de compte, ne ferait qu’ajouter à l’amertume de notre passivité. Une fois bien installé, il finira par emplir nos bouches d’un goût amer, celui du refoulé, de la vérité ignorée, qui reviendra plus âpre et plus suffocante à chaque bouchée.
Marceau Baptiste



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